Dimanche est arrivé à Dar Rehla, notre maison d’hôte, Bruno, un monsieur qui a découvert récemment qu’une partie de ses origines provenaient de Tétouan… L’histoire mérite d’être racontée car c’est une situation quelque peu exceptionnelle même si de nombreuses familles ont encore leurs petits ou gros secrets… Moi-même, j’ai eu récemment la surprise d’apprendre que j’avais des cousins et cousines, enfants d’un demi-frère « oublié » de mon papa défunt. Et c’est grâce à facebook que j’ai fait cette découverte suite à la démarche de l’une de ces cousines, Brigitte avec qui nous avons déjà eu l’occasion d’échanger par mail mais que j’espère avoir l’occasion de rencontrer un jour.
La découverte de Bruno, quant à elle, s’est faite, d’après les discussions que nous avons eues depuis son arrivée, suite au décès de sa maman et à la découverte d’un certain nombre de vieux documents qui l’ont poussé à mener une enquête et voyager dans le maghreb. Bruno savait depuis qu’il était plus jeune qu’il y avait dans ses origines une pièce nord-africaine, à savoir un grand-père né à Oran et d’origine juive, mais le sujet était tabou dans la famille et il s’en était accommodait, sans plus. Cet ancêtre ne le turlupinait pas plus que cela, mais la lecture des documents qu’il trouve chez sa maman va relancer son intérêt. Dans un premier temps il va essayer de reconstituer le puzzle généalogique et rentrera en contact avec des membres de la famille plus éloignée. Parmi ces personnes une grand-tante qui a connu son arrière grand-père et qui va lui remettre d’autres documents qui lui permettront d’avancer et d’en savoir encore un peu plus. Un premier voyage va ainsi l’emmener à Oran et il retrouvera l’immeuble dans lequel une branche de sa famille est passée. Il ira consulter les archives locales mais trouvera très peu d’informations dans les registres de l’état. Il apprendra cependant que la famille n’a pas toujours habité à Oran mais qu’elle vient de Tétouan ! De fil en aiguille, il remonte l’histoire et découvre que c’est en 1862, que son trisaïeul quitte Tétouan pour l’Algérie et Oran.
A cette époque les juifs représentent une grosse communauté : on cite des chiffres de 10.000 âmes soit près du tiers d’une population tétouanaise estimée à 35.000 habitants ! D’autres chiffres sont plus faibles, on parle alors de 3.000 juifs… Quoiqu’il en soit cela représente quand même une proportion non négligeable de la population totale.
Quant à 1862, c’est une date clé pour Tétouan, elle correspond à la fin de la première occupation de la ville par les troupes espagnoles du Général Léopoldo ‘O’Donnel au terme de la campagne d’Afrique. Le Sultan de l’époque veut récupérer sa ville et va négocier un traité dans lequel les conditions exigées par l’Espagne pour la restitution de Tétouan et le départ des troupes sont très dures. L’indemnité de guerre exigée par l’Espagne est de 20 millions de duros, l’équivalent de deux années de revenus du Makzen de l’époque… Ce traité imposera également l’agrandissement des présides de Ceuta et Melilla, la réinstallation de missionnaires et de consuls espagnols à Fès ainsi que l’engagement du maroc de signer un traité de commerce avec l’Espagne.
Pendant cette occupation espagnole, les juifs bénéficieront d’une situation plus favorables, les sortant même de leur statut de « Dhimmi ». Alors, avec le départ des troupes espagnoles, de nombreux juifs craignant d’être accusés de « collaboration » vont choisir l’exil…
L’Espagne, où l’Edit d’expulsion de l’Inquisition de 1492 reste toujours d’application, va refuser toutes les demandes. De nombreuses familles juives vont alors fuir la ville et se déplacer vers Tanger, Ceuta ou Oran mais aussi vers des destinations outre-atlantiques telles que que le Vénézuela, l’Argentine et ou le Brésil. Vers l’Algérie, l’émigration est favorisée par les Autorités françaises qui vont accorder aux juifs des papiers et la nationalité française. Judas fait ainsi partie du lot de ces futurs oranais et sur le bateau qui l’emmène, il fera la connaissance de sa future épouse Yaccout, elle-même originaire de Tétouan.
Bruno a quelques informations sur ces ancêtres : il sait déjà que Judas aura avec Yaccout 9 enfants qui viennent s’ajouter à 9 autres frères et soeurs qu’il a déjà eu avec une première épouse. Sur ces enfants, par contre aucun élément ne lui a été transmis. Il connait par ailleurs le patronyme de cet ancêtre, que l’on retrouve assez communément, mais sous une orthographe quelque peu modifiée. Au cours de notre visite on apprendra que les derniers représentants de ce patronyme sont actuellement installés en Espagne, du côté de Torremolinos. Une prochaine destination de voyage pour Bruno, peut-être ?
En venant à Tétouan, Bruno ne fonde pas l’espoir de retrouver des traces particulières de ces ancêtres, mais il aspire à connaître le mellah, le quartier dans lequel ses ancêtres ont vécu. Des informations, il aurait pu en trouver si la communauté juive de Tétouan avait été encore suffisamment importante que pour justifier la présence d’un ou plusieurs rabbins. Il aurait pu alors s’adresser à l’un d’eux, lesquels conservent les registres de naissance mais aussi de circoncision de la communauté. Malheureusement, si 1862 fut une date qui induit une première émigration importante juive, les années 1960 constituèrent le départ de la quasi totalité de la population juive restante de Tétouan. Actuellement sont encore présentes 3 familles ne totalisant plus que 7 individus…
Les derniers rabbins et les fameux registres ont également quitté les lieux et sont retournés majoritairement en Israël. Il faut savoir que dans la religion juive, selon la Halakha, c’est la mère qui transmet la « notion » de judaïsme et contrairement à de nombreuses autres religions, les juifs considérant qu’ils sont un peuple « élu », ils ne recherchent pas particulièrement à « recruter »… on naît juif et cela, de par sa mère. L’importance des registres est donc primordiale pour tout candidat à l’émigration en Israël où tout dossier est longuement et minutieusement examiné par les autorités religieuses pour déterminer la judaicité du candidat. C’est en quelque sorte le pendant des registres des Mormons que tout candidat à la généalogie sera amené un jour à consulter.
Bruno est déjà venu dans la région, c’était il y a dix ans mais à l’époque il ne savait point que Tétouan faisait partie de ses origines. Cette nouvelle visite, il veut la faire sous un autre angle et la consacrer plus particulièrement à la judaicité de la ville que l’on peut appréhender à travers le mellah, la synagogue et le cimetière juif. Il est clair que les influences juives se retrouvent certainement sous d’autres aspects et en ce sens font partie même du patrimoine immatériel de Tétouan, reconnu ou pas. Je ne suis pas un spécialiste de la question, mais depuis la reconstruction de Tétouan vers 1492, mais déjà auparavant quand ils étaient en Andalousie, musulmans et juifs ont vécu côte-à-côte et ont traversé des épreuves communes qui ont nécessairement laissé des traces… La coexistence des populations juives et musulmanes étaient d’ailleurs telles que dans les premiers temps il n’y avait pas à proprement parler de « mellah » : ce n’est qu’en 1808, sous le règne de Moulay Slimane et par sa volonté de construire la Grande Mosquée, que les juifs sont déplacés dans le nouveau mellah. Certains écrits laissent supposer que ce nouveau mellah dont l’urbanisme a été confié à un architecte portugais aurait également été construit pour assurer la protection des juifs : le mellah ne possédait ainsi qu’une seule porte d’accès qui était constamment gardée comme on peut encore même le voir sur cette photo…
Cet aspect de Tétouan mérite bien que j’y consacre un peu de mon temps et j’avoue que l’occasion est trop belle… Comme il n’y a pas d’autres hôtes à la maison, je propose donc à Bruno de l’accompagner et de lui faire profiter en contre-partie de ma connaissance de la ville et de certaines connections que je possède auprès d’amis tétouanais qui pourraient lui être utiles dans sa quête.
Quand on quitte la maison, il est encore tôt et je n’ai pas encore reçu de réponse d’un ami proche de la communauté juive que j’ai contacté et qui devrait nous mettre en contact avec Elias Benchimol l’un des derniers membres de la communauté tétouanaise qui s’occupe des visites de la synagogue. On va donc démarrer notre visite par les hauteurs de la médina de Tétouan, et suivre en partie le circuit que j’avais déjà décrit dans cet article : dans les hauteurs de la médina, un circuit négligé. J’espère avoir des nouvelles en cours de route.
Une fois arrivés à hauteur de l’ancienne caserne des Regulares dont l’accès est normalement interdit, nous avons été invités par un groupe d’enfants à visiter les lieux… On, enfin moi, je ne me suis pas fait prier car depuis notre arrivée à Tétouan, cet espace m’intrigue et je souhaite le visiter. Les bâtiments ont des aspects architecturaux intéressants et certains détails méritent d’être fixés : je n’ai pas été déçu mais cette visite fera l’objet d’un autre article…
Le temps était bruineux et la visibilité mauvaise. On n’a donc pas pu profiter du panorama que l’on peut apprécier par temps dégagé et ensoleillé.
On ne s’est pas attardé non plus car l’étape suivante est le cimetière juif. On va donc redescendre via les escaliers récemment aménagés et dont des ouvriers terminent les murets de sécurité. Des nouvelles plantations ont déjà été réalisées dans la partie haute et la zone devient charmante. C’est vraiment un endroit à visiter si vous passez par Tétouan.
En bas de l’escalier et en face se trouve le portail du cimetière juif.
Nous poussons la grille et le franchissons : normalement, les lieux sont surveillés par un gardien que nous verrons plus tard quand nous quitterons les lieux. Je m’étais déjà rendu dans le cimetière car j’avais lu que certaines des pierres tombales que l’on y trouve sont très particulières, portant des signes dont l’origine est encore controversée. A l’époque, par déduction sur les formes et l’état des pierres j’en avais déduit que les plus anciennes se trouvent dans les hauteurs du cimetière qui est très étendu. Mais là-haut, bon nombre de pierres ont pratiquement disparu sous la végétation. Alors, même si les tombes des ancêtres de Bruno sont fort probablement sur ces hauteurs, nous allons commencer par les tombes plus récentes sur lesquelles les inscriptions et parfois des dates sont encore visibles. Mais pas évident, car les inscriptions sont souvent écrites en hébreu et les dates ne correspondent pas à notre calendrier… Heureusement Bruno a appris à déchiffrer l’hébreu et sur certaines tombes les dates sont gravées selon les deux calendriers : le grégorien que l’on connait tous et le juif sur lequel vous pouvez trouver plus d’explications ici. D’après ce que j’ai pu lire, les conversions ne sont pas aisées car plusieurs facteurs rentrent en ligne de compte dans le calcul … Quoiqu’il en soit toutes les pierres que nous regardons sont récentes et il y a peu de chances de trouver le patronyme de Judas que nous recherchons, tant elles sont nombreuses. Néanmoins Bruno va trouver sur certaines tombes le patronyme d’origine de Yaccout, l’épouse de Judas.
Lors de ma première visite au cimetière juif, je m’étais principalement concentré vers les hauteurs à la recherche des pierres plus anciennes et des inscriptions originales et étranges dont parlent certains guides. En fait ces pierres ont été transférées, je le pense, au niveau du musée d’archéologie et sont disposées désormais dans sa cour. Cependant bon nombre de pierres tombales présentes dans le cimetière sont encore assez exceptionnelles de par leur état de conservation et présentent aussi des formes anthropomorphiques particulières. Il y a certainement une symbolique et des explications relatives aux dessins qui y sont présents. En cherchant d’ailleurs sur le web, j’ai trouvé trace de deux études abordant le sujet. J’espère avoir l’occasion de me les procurer afin d’éclairer ma lanterne. En attendant d’en savoir plus, je vous laisse apprécier quelques unes de ces sépultures.
Parmi ces sépultures se trouvent celle du rabbin Ishak Bengualid, un saint homme auquel on attribue un certain nombre de « miracles » : sa tombe est même devenue un lieu de pèlerinage pour de nombreux juifs originaires de Tétouan. Récemment, les 11, 12 et 13 mars 2011, a d’ailleurs eu lieu à Tétouan une grande fête, une « hilloula » en son honneur. Y étaient présents des juifs venus de tout le monde.
On trouve aussi sur le net quelques photos prises dans le cimetière juif de Tétouan. A l’époque, le pourtour des tombes était régulièrement chaulé.
Maintenant, cette tradition a disparu et le cimetière est entretenu par son gardien qui y travaille depuis plus de cinquante ans. Son salaire est assuré par la communauté juive de Casablanca, sans laquelle le cimetière serait probablement complètement dégradé car de nos jours, rares sont les visiteurs qui y viennent encore pour l’entretenir.
Après le cimetière, nous nous sommes rendus dans le mellah et rapidement nous nous sommes trouvés face à la porte de la synagogue Bengualid, la seule qui existe toujours et qui a été rénovée récemment (2005) grâce à l’intervention et aux fonds de la Junta d’Andalucia sous la présidence de Manuel Chavez. La porte est fermée mais une bande de jeunes nous demande si nous souhaitons la visiter. On acquiesce et ils nous emmènent vers une boutique où l’on nous donnera le numéro de téléphone de Elias. Pas de réponse à notre appel mais les jeunes nous proposent alors de les suivre jusqu’au domicile d’Elias qui se situe maintenant dans l’Ensanche. Jusqu’à peu, Elias et ses parents vivaient encore dans le mellah mais des problèmes de santé du papa puis de la maman ont contraint la famille à quitter la médina et occuper un appartement dans la nouvelle ville. Nous attendrons quelque temps avant que Elias nous rejoigne. Nous lui expliquons la raison de notre visite et Elias nous invite à retourner à la synagogue. Normalement Elias est présent le matin dans le mellah où régulièrement des touristes d’origine juive le sollicitent pour une visite des lieux dont la réputation a dépassé largement les limites du pays et du continent. Pour l’anecdote Tétouan a été longtemps appelée la « Petite Jérusalem » et démontre ainsi l’importance de la ville aux yeux de la communauté juive.
La visite des lieux est franchement émouvante : comme tous les lieux où se déploie la spiritualité, la synagogue dégage un charme fort. Pénétrer dans une synagogue constitue pour moi une première et suscite beaucoup d’interrogations sur le culte. J’ai donc posé à Elias de nombreuses questions sur le sujet mais aussi sur la communauté. Je ne les retranscrirai pas ici : ce serait trop long et nécessite un autre article. Et puis, il faut quand même bien que je garde certaines informations pour moi afin de vous donner envie de séjourner à Dar Rehla plutôt que dans un des autres établissements de Tétouan…non ?
D’autant que des questions, j’en ai encore bien d’autres à poser à Elias et j’espère en avoir l’occasion assez rapidement. En attendant, j’ai fait l »acquisition d’un ouvrage intéressant ’La communidad judia de Tetuan – 1881-1940′ une étude de Ana Maria Lopez Alvarez basée sur le registre des circoncisions du rabin Yishaq Bar Vid Haserfaty. De ce que j’ai déjà pu en lire, l’ouvrage s’annonce plein d’informations intéressantes et fait état d’une bibliographie qui pourra encore occuper pas mal de mes loisirs futurs…
En ce qui vous concerne et en attendant les prochains articles consacrés au sujet, profitez toujours de la visite en photos…
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