L’organisation prochaine de la 18ème édition du Festival International du Film Méditerranéen et une visite imprévue dans l’une des anciennes salles abandonnées de Tétouan, me donnent l’opportunité et l’envie de parler d’un patrimoine architectural dont il faudrait sans tarder s’occuper et protéger…
Entre le septième art et Tétouan, c’est une longue histoire qui débute fin du XIXème, avec la création de la première salle aménagée et dédiée » el salón cinematografico ». C’est une première pour la ville mais aussi pour le Maroc. La salle se situait à proximité du Feddan, du côté droit de l’actuel palais royal, sur l’emplacement d’un bâtiment actuellement occupé par l’association des ouvriers marocains. Il était la propriété d’un espagnol, Manuel Campos et présentait des films muets d’une durée de 4 à 5 minutes.
Tétouan est en avance sur son temps. Tanger la cosmopolite au statut international, par exemple, ne verra la création de sa première salle dédiée qu’en octobre 1917. C’est la salle « la Bombonnera », résultant de la transformation de l’un des nombreux théâtres, le Tivoli que compte alors la ville.
Et en 1908, Tétouan présente même le premier documentaire court-métrage réalisé sur la ville par un certain José Gaspar, à peine âgé de 16 ans, et qui travaillait alors pour la firme Gaumont, dans sa succursale de Barcelone.
Dans les années qui suivent et jusqu’en 1956, fin du Protectorat et de l’occupation espagnole, le nombre de théâtres et salles de cinéma va augmenter : on en dénombrera plus d’une dizaine.
Parmi celles-ci la salle du théâtre « Nacional » qui fut construite en 1914 par M. Abdelkarim Ellabbadi, dans l’actuelle calle Lunetta. Initialement baptisé théâtre Victoria, il aurait pris l’appellation Nacional durant la période de la guerre d’Espagne (1936-1939) pour symboliser la victoire des nationalistes sur les républicains. Pour rappel, à cette époque Franco s’était installé à Tétouan où il avait pris la direction des opérations marocaines. Il s’était lui-même nommé Haut-Commissaire et commandant en chef. Sa maison était dans le quartier tout proche de Souika. Pendant sa période tétouanaise Franco qui était un amateur de cinéma, fréquentait assidûment le théâtre qui avait été converti en salle de cinéma comme le seront beaucoup d’autres.
Après l’Indépendance la salle perdra sa dénomination et sera plus connue comme « Teatro y Cine el Msalla ».
En 1926, la salle devient propriété de Louis Cohen Levy, membre de la société espagnole tétouanaise pour la promotion du cinéma mais également représentant de différents studios d’Hollywood pour la zone du Protectorat espagnol. A l’indépendance, la propriété est transférée à des entrepreneurs marocains qui l’exploiteront jusqu’en 1992, date de sa fermeture. Les motifs qui ont conduit à sa fermeture sont les mêmes que ceux qui ont touché l’ensemble des salles de cinéma : l’apparition de nouveaux moyens audiovisuels, la parabole, le DVD mais surtout les piratages en tous genres qui s’attaquent aux films et chaines cryptées par exemple… Cette situation prévaut toujours et la fermeture des salles est toujours d’actualité comme le relate cet article : Tanger, les démons du cinéma.
Initialement, la fermeture de la salle le 17 avril 1992 devait être suivie de sa démolition et de la reconstruction de nouveaux immeubles sur le terrain mais la problématique liée à sa situation juridique et immobilière ont poussé la ville à en faire l’acquisition, sa classification comme patrimoine national ( 2007) et normalement sa rénovation…
Dans une étude dont j’ai tiré une grande partie des informations reprises dans cet article et intitulée « La realidad de las estructuras cinematográficas en Tetúan. La sala del teatro nacional como ejemplo », l’auteur M. Otman el Absi signale :
« Le théâtre national, malgré qu’il ait souffert de son abandon, possède intacte sa salle composée de trois niveaux pouvant accueillir plus de 750 spectateurs. Les trois façades ont subi avec le temps quelques détériorations mais reste un bijou d’architecture. Il s’agit d’une fusion des styles sélectif arabe et classique qui caractérise l’architecture des salles de spectacle durant la première décennie du XXème siècle »
Il y a déjà quelque temps, j’avais appris l’existence de cette salle par un ami que nous avions rencontré fortuitement devant la façade. Jusque là, je ne me doutais pas de sa fonction, l’immeuble est certes imposant mais comme signe révélateur de son ancienne fonction seul subsiste l’ancien guichet.
Chaque fois que nous passons par la calle Lunetta, l’envie de franchir la porte pour découvrir et visiter l’espace me taraude… D’après les témoignages recueillis, l’endroit semblait prestigieux et l’espoir de découvrir une salle encore riche de ses décors et de sa structure architecturale éveillait ma curiosité.
L’opportunité m’a été donnée récemment par une ouverture que j’ai trouvé à l’arrière.
Bien que satisfait de pouvoir pénétrer dans les lieux ma déception a été forte….Jugez par vous même de l’état de délabrement et le saccage dont a fait l’objet le bâtiment…
Bientôt il n’y aura plus rien à sauver et il serait temps que la commune urbaine, propriétaire des lieux, assume sa décision de classer le bâtiment. Classer c’est bien, mais il ne faut pas se limiter à cela… Et si les finances ne permettent pas sa rénovation, ce qui est compréhensible dans la situation de crise que nous vivons, il faudrait cependant veiller à protéger ce patrimoine architectural ou du moins ce qu’il en reste !
Et tant qu’on y est, pourquoi ne pas parler de la situation d’un autre cinéma, le Monumental, dont l’activité à également cessé depuis quelques années. Inauguré en 1926, l’immeuble serait voué d’après certaines informations à devenir un parking !
Mais maintenant après ce que j’ai pu constater avec le cinéma Naciona, une question me taraude : est-ce que derrière cette façade, le pillage a-t-il déjà commencé ?
La majorité des informations reprises dans cet article proviennent d’une publication de M. Otman El Absi « La realidad de las estructuras cinematográficas en Tetuán. La sala del teatro nacional como ejemplo ».
Parmi les ouvrages de référence de l’auteur, un ouvrage de M. Ahmed Mgara, journaliste tétouanais dont il faudrait que je fasse l’acquisition. Le livre s’appelle « El Cine Español y Marruecos » et devrait donner de précieuses informations pour réaliser un autre article sur les autres salles qu’a compté Tétouan.
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